Égalité des genres et Convention de 2003 pour la  sauvegarde du patrimoine culturel immatériel

Égalité des genres et Convention de 2003 pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel

1 Agosto 2020 Off Di Direzione Rivista Siti Unesco

écrit pari Janet Blake,  professeure associée, Faculté de droit, Université de Shahid Beheshti, Téhéran (République islamique d’Iran) – (Adapté par  P a t r i m o i n e   M o n d i a l   N º 7 8, 2016 )

 

Le  genre  est  un  sujet  fréquemement  exprimé,  appliqué,  joué, voire enraciné, dans le patrimoine culturel immatériel (PCI). Il se manifeste  sous  diverses  formes  qui

vont bien au-delà d’une simple dichotomie homme/femme. Pourtant, la dynamique des genres dans la sauvegarde du PCI n’a reçu que très peu d’attention jusqu’à récemment. Avec  la  publication  d’Égalité  des  genres  : patrimoine et créativité en 2014, l’UNESCO a  fait  un  important  pas  en  avant  pour  reconnaître  officiellement  cet  aspect  clé  du caractère du patrimoine et de l’impact des mesures de protection. L’examen de la manière dont la dynamique des genres affecte le PCI et sa sauvegarde permet d’appréhender le patrimoine comme un processus de médiation et de façonnage de nos identités (y compris de nos identités de genre), et du sens social et culturel. Dans la mesure où la diversité des genres prend  racine  dans  la  culture,  cet  aspect constitue  une  forme  importante  de  la diversité culturelle, une valeur que soutient

officiellement  la  déclaration  de  2001  de l’UNESCO  sur  la  diversité  culturelle.  De nombreuses  variations  de  la  dynamique des genres se retrouvent dans le patrimoine culturel  immatériel,  notamment  dans  le théâtre  kabuki  japonais    les  genres sont  présentés  de  manière  subversive, en  attribuant  les  rôles  des  personnages féminins à des comédiens masculins et en créant l’ambiguïté entre les genres à travers une  transformation  qui  remet  en  cause les  systèmes  traditionnellement  binaires

homme/femme. Au Viet Nam, la cérémonie chamanique du mêle, quant à elle, les genres de manière plus intrinsèque, à  travers  des  voyantes  possédées  par des  esprits masculins  qui  acquièrent  des caractéristiques « masculines » (vêtements, armes, comportements, etc.) et vice versa, tandis qu’au Mexique la danse des chineloscomporte une  «  Parade  de  la  veuve  » burlesque  composée  d’hommes  déguisés en  femmes,  qui  atteste  de  l’acceptation des  homosexuels  par  les  sociétés  méso-américaines et précolombiennes.

Des rôles clairement définis

Dans un même temps, on trouve aussi de nombreuses pratiques de PCI spécifiques à chaque genre avec des rôles uniquement attribués aux hommes ou aux femmes. Dans les chants et les danses des Acholi en Ouganda, par exemple, chaque sexe joue un rôle clairement défini, et les femmes ont même utilisé  cet  art  pour  promouvoir  des  questions concernant directement le sexe féminin dans l’espace  public.  Le  Ganggangsullae,  danse féminine  inscrite  sur  la  liste  représentative en  2009,  offre  aux jeunes  villageoises  de République de Corée un moyen d’auto-expression pour intégrer leur communauté. En Zambie,  la  mascarade  des makishise  pratique à la fin d’un rite initiatique destiné aux garçons de 8 à 12 ans afin de marquer leur retour  dans  la  société  en  tant  qu’hommes adultes. D’autres éléments du PCI présentent des divisions clairement fondées sur le genre en matière de répartition des tâches, comme dans le cas des jouets en bois fabriqués à la main par les hommes de Croatie, mais peints par des femmes, une pratique inscrite sur la liste représentative en 2009.

Ces  exemples  nous  montrent  qu’il  est impossible  d’appréhender  le  genre  à  travers une vision unique et universelle, et que certaines  sociétés  reconnaissent  différents types  de  genres,  dont  les  transgenres  et les  personnes  dotées  d’un  esprit  dualiste. Dans cette optique, l’imposition d’un point de  vue  inapproprié  sur  le  rôle  des  genres peut être préjudiciable aux pratiques traditionnelles nécessaires à la transmission et à la  sauvegarde  des  éléments  du  PCI.  Dans la  mesure    ces  systèmes  sont  intégrés à d’autres relations de pouvoir social, une approche fondée sur le genre pour la sauvegarde du PCI doit être capable de contextualiser les activités humaines dans le cadre des interactions sociales au sens large.

De plus, étant donné que la participation communautaire constitue un aspect fondamental de la Convention de 2003, les analyses du  patrimoine  culturel  immatériel  liées  au genre  doivent  se  focaliser  sur  la  manière dont  la  communauté  culturelle  concernée perçoit  l’équilibre  homme-femme,  tout  en gardant à l’esprit la diversité des points de vue au sein de la communauté.

La sauvegarde des traditions

L’adoption d’une approche fondée sur le genre  pour  la  sauvegarde  du  PCI  présente néanmoins de nombreux défis. Comme il l’a été souligné en 2004 dans l’un des numéros de la revue MUSEUM International, dans le contexte  des  propositions  d’inscription  sur les  listes  internationales  de  la  Convention de 2003, on pourrait aisément croire que la Convention tend à réduire le PCI à une liste « de traditions largement expressives, reconnues et conçues de manière atomique », et les mesures de sauvegarde proposées pour-raient omettre un aspect plus important et holistique  de  la  culture  dont  la  dynamique des genres fait partie. Or, ce caractère holistique, « le tissu complexe d’actions sociales  significatives menées par des individus, des  groupes et des institutions », est justement la caractéristique qui rend la culture immatérielle. Cela n’est pas surprenant dans la mesure où la négociation d’un traité international ne facilite pas l’adoption d’une approche suffisamment  nuancée  pour  prendre  en compte la dynamique complexe des genres.

À la lumière des risques liés au traitement du PCI de manière neutre ou « unisexe », qui reproduirait ou renforcerait involontairement l’exclusion et la discrimination fondée sur les genres,  il  est  toutefois  essentiel  d’élaborer des  stratégies  de  sauvegarde  qui  tiennent compte du genre dans la mesure du possible.S’agissant  des  mesures  de sauvegarde spécifiques, il existe peut-être un parti pris sexiste  dans  le  processus  d’identification du PCI, qui exclut les types de patrimoine fondés sur le genre. Les spécialistes en recherche et en documentation du PCI doivent aussi être conscients de tout parti pris éventuel en matière de genre dans la conception de  leurs  recherches,  notamment  dans  les activités  des  enquêteurs  communautaires, et  les  différences  qui  existent  au  niveau des  rôles  assumés  par  les  hommes  et  les femmes dans le cadre du PCI constituent un domaine de recherche important. La façon d’aborder  le  genre  ne  doit  pas  être  ignorée, même lors de la sélection des éléments justifiant  une  inscription  internationale.

Les éléments qui démontrent des divisions clairement fondées sur le genre en matière de travail, les éléments relatifs à un genre spécifique et ceux qui réunissent l’ensemble

de la communauté à travers des rôles traditionnels doivent également être examinés de manière plus approfondie. À cet égard, il convient de noter que l’UNESCO a récemment  révisé  ses  formulaires  d’inscription pour encourager les États soumissionnaires à  être  plus  explicites  sur  la  question  du genre, suite à la demande du Comité intergouvernemental de la Convention de 2003.

Des compétences fondées sur le genre

Le  fait  que  les  connaissances,  compétences et le savoir-faire liés au PCI reposent fréquemment  sur  des  modes  de  transmission informels fondés sur le genre soulève d’importantes  questions  quant  à  l’impact potentiel  des  mesures  de  sauvegarde  sur les intéressés et le PCI proprement dit. La pratique  de  la  fauconnerie,  par  exemple, inscrite  en  2012  en  tant  qu’élément  multinational,  se  transmet  presque  exclusivement d’homme à homme, tandis que l’art de la poterie de Mangoro en Côte d’Ivoire (mentionné dans le rapport périodique soumis au Comité intergouvernemental du PCI en  2013)  est  une  pratique  féminine  vieille de  plusieurs  siècles.

Dans  certains  cas,  le mode  de  transmission  a  évolué  au  fil  du temps  pour  devenir  plus  ouvert  et  mixte. Il est utile de se demander si les attitudes liées  au  genre pourraient  engendrer  des problèmes au niveau de la transmission et comment ces derniers pourraient être abordés. Il est également important d’examiner dans quelle mesure les questions de genre sont prises en compte durant l’élaboration des plans de sauvegarde et de gestion du PCI. Et puisque les formes sexuées du PCI peuvent répondre  à  d’importants  besoins sociaux et culturels, pour les individus, les groupes et l’ensemble de la communauté, il est important de tenir compte de ces aspects dans la sauvegarde.