Les musées, arme de résilience massive

Les musées, arme de résilience massive

1 Agosto 2020 Off Di Direzione Rivista Siti Unesco

écrit par Sally Tallant, Présidente et directrice du Queens Museum de New York, États-Unis. (Adapté de Le Courrier de l’UNESCO • juillet-septembre 2020 )

 

Partout dans le monde, des musées ont été fermés en raison de l’impact du Covid-19. Ces institutions ont donc dû s’adapter rapidement pour fonctionner à distance et rester pertinentes et visibles pendant que leurs bâtiments étaient inaccessibles. Le rôle de la culture et des musées dans notre société connaît une évolution rapide. Les contenus numériques se sont révélés essentiels pour fidéliser le public confiné  à son domicile. Les difficultés d’adaptation à la réduction du nombre de visiteurs, à la distanciation sociale au sein des musées, et la garantie de la sécurité du personnel et du public risquent de modifier en profondeur l’expérience de la culture. Des décisions s’imposent à tous les niveaux en ces temps imprévisibles.

À l’échelle mondiale, les responsables culturels collaborent actuellement en partageant informations et connaissances, et il existe un véritable sentiment de communauté, de soutien et de collaboration malgré les difficultés  auxquelles chacun d’entre nous est confronté. Des réunions régulières ont lieu à New York, qu’il s’agisse de petits groupes ou de rassemblements beaucoup plus importants. Plus de 200 personnes issues d’organisations culturelles se réunissent quotidiennement pour échanger des informations et faire pression ensemble. Nous trouvons des moyens innovants pour empêcher nos institutions de sombrer et mobiliser nos communautés aux niveaux local et mondial.

Changement de modèle

Tant qu’un retour à la normale n’aura pas lieu, les musées disposant de dotations importantes et de collections dans lesquelles puiser seront favorisés par rapport aux petits musées, lesquels dépendent des contributions de soutiens qui eux-mêmes subiront probablement de lourdes pertes. Tous les musées vont passer leurs sources  de revenus au crible. Les grands musées qui dépendent du tourisme et des droits d’entrée devront changer leur modèle. Les petits musées seront avantagés ; nous sommes agiles, habitués à travailler avec de petits budgets et plus à l’écoute des besoins de la population locale et des communautés.  Alors que nous affrontons les défis d’un monde radicalement modifié par l’impact du Covid-19, nous pensons à l’avenir.

Le Queens, arrondissement dont la diversité est la plus importante de la ville, a été l’épicentre de la pandémie à New York. C’est là que se trouve le musée. Ses quartiers figurent parmi les plus vulnérables. On y trouve beaucoup de nos travailleurs essentiels – ils conduisent des taxis, approvisionnent les supermarchés, cuisinent et livrent de la nourriture : c’est l’économie des petits boulots. Bien souvent, ces petits boulots n’offrent ni couverture maladie,  ni avantages ou protection de l’emploi. Les immigrés sans papiers, nombreux, ne peuvent se permettre de rester chez eux sans travailler.  La faillite politique a été totale en matière de ressources et de soins de santé équitables, ce qui a produit une société dépourvue d’empathie, d’assistance et de respect des personnes et de la diversité. Les communautés ouvrières de nos quartiers souffrent de manière disproportionnée.

Nous vivons désormais dans une précarité palpable. Nous sommes confrontés à de nombreuses questions : Comment faire revenir le public au musée ? Quelles mesures adopter pour rendre nos espaces sûrs – pour notre personnel et pour le public ? Avec mes collègues du Queens, nous travaillons avec la communauté pour comprendre ce qui est pertinent et nécessaire. Nous devrons nous relever, nous reconnecter et nous guérir ; nous devrons apprendre ensemble à créer des espaces productifs et joyeux tout en répondant aux besoins des communautés.

Réveiller les collections

L’histoire du Queens Museum ainsi que son emplacement peuvent nous aider à inventer un modèle de musée pertinent pour l’avenir, et créer des dispositifs de soutien aux artistes, aux éducateurs et à nos communautés. Notre collection de plus de 13 000 objets permet de présenter des récits qui nous aideront à éclairer l’avenir en utilisant les fragments du passé. Nous inviterons artistes, conservateurs et public à bousculer et réveiller les collections du musée pour en faire des expositions et des présentations.

Fondé en 1972, le musée est situé dans le New York City Building, qui fut construit pour abriter le pavillon de la ville de New York lors de l’Exposition universelle de 1939-1940. Organisée pendant la Grande Dépression (1929-1939), cette Exposition a  été conçue comme un projet édifiant. Son thème, « Le monde de demain », exprimait cet optimisme et cet espoir en l’avenir. De 1946 à 1950, le bâtiment a abrité l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations Unies, nouvellement formée, jusqu’à ce que le site de l’actuel siège de l’ONU,  à Manhattan, soit disponible.

De nombreuses décisions importantes y ont été prises, et l’UNICEF y a été institué. Pour honorer cette histoire, nous concevons un musée des enfants qui s’inspire de l’histoire des loisirs et des jeux dans le parc environnant et dans le bâtiment, lequel autrefois abritait également une patinoire.  Les stratégies du passé – consistant à faire appel à des artistes pour travailler avec les communautés et au sein des organisations – peuvent nous permettre d’affirmer à nouveau combien la culture et les arts sont essentiels à la société et à son relèvement. Nous aurons besoin de nouveaux modèles financiers et de nouvelles mesures fiscales pour y contribuer.

Écrivains, architectes et designers appelés à contribuer

À l’occasion de l’Exposition universelle de 1939, de nombreux projets ont été réalisés dans le cadre des programmes d’aide au travail du New Deal du président Franklin D. Roosevelt, qui ont permis  de créer des emplois, au lendemain de la Grande Dépression, notamment dans le domaine de la production artistique.
Les artistes recevaient des commandes pour les bâtiments gouvernementaux, les centres communautaires et les institutions, grâce  à divers programmes assurant la création d’emplois pour des milliers d’artistes au fil des ans. Ces initiatives et ces récits continuent d’inspirer des générations d’artistes et de responsables aux États-Unis.

Nous sommes aujourd’hui confrontés à la perspective d’un chômage de masse et d’une récession économique, à une crise des réfugiés grandissante, ainsi qu’à une crise sanitaire mondiale. Nous devrons comprendre comment vivre et travailler dans un monde en constante évolution et comment faire face ensemble au deuil collectif – deuil d’êtres chers, disparition de l’habitat due à la crise climatique et deuil d’un mode de vie.

Qu’avons-nous appris, que signifie de réinventer un musée et de quels outils avons-nous besoin pour créer des organisations pertinentes et utiles ? Au Queens Museum, nous embrasserons l’incertitude de ce moment et nous espérons que les artistes, les écrivains, les designers, les poètes et les architectes pourront nous aider à nous transformer. Nous travaillons à l’élaboration d’un modèle de musée qui place les artistes, les éducateurs et les organisateurs au centre de ses activités. Nous travaillerons en concertation avec les partenaires culturels, éducatifs et communautaires locaux, et créerons les conditions pour soutenir la production des œuvres,  les idées et la collaboration.

Nous ferons appel à des artistes de nos communautés et fournirons ateliers, soutien, ressources, assistance technique et accompagnateurs pour créer un dialogue intergénérationnel et international. Nous allons réinventer la façon dont le musée peut fonctionner et nous concentrer sur la production locale et dans nos quartiers.  L’éducation est au cœur de notre travail et nous continuerons à concevoir des contenus numériques diffusés depuis le musée, tout en organisant et en créant des moments de rencontre et de convivialité dont nous avons grand besoin. Notre champ d’action sera à la fois hyper-local et international.

Relier par l’art

Le Queens est multiculturel dans sa tradition, et on y parle plus de 160 langues. Cette diversité sera représentée dans l’art qui y voit le jour et dans l’éducation et les pratiques sociales qui y ont lieu. En même temps, la diffusion de ce qui est produit et la description des événements de l’arrondissement seront communiquées numériquement à un public mondial – à la fois dans des lieux qui reflètent les origines des communautés du Queens,  et en dialogue avec d’autres quartiers et villes culturellement divers dans le monde.

« Ce qui seul rend la vie possible, c’est cette incertitude permanente, intolérable : ne pas savoir ce qui vous attend », écrivait en 1969 l’Américaine Ursula K. Le Guin dans son roman de science-fiction, La Main gauche de la nuit. Vivons-nous dans l’avenir dystopique que nous redoutions et qui a été décrit avec tant d’éloquence par Le Guin ? J’espère que nous pourrons retrouver nos communautés. J’espère que nous pourrons nous rétablir, réinventer nos espaces culturels et, une fois de plus, créer du lien par l’art et la culture. J’espère que cette expérience nous aura appris à transcender les distances en trouvant de nouvelles façons de communiquer, de collaborer et de construire la proximité et la communauté.

Je sais que les musées et la culture ont un rôle important à jouer dans la convalescence et la reconstruction dont nous aurons tous besoin dans les mois et les années à venir, et j’ai hâte de retrouver nos communautés – dans le Queens et ailleurs.

 

BOX – Les industries créatives touchées de plein fouet par la crise

Le secteur culturel et créatif a été l’un des secteurs les plus durement touchés par la crise sanitaire du Covid-19. Les musées ont été particulièrement affectés par la pandémie puisque près de 90 % d’entre eux, soit plus de 85 000 établissements, ont dû fermer leurs portes (Source : UNESCO, mai 2020).

Privés de leur public, ils font face à une diminution de leurs revenus. Les professions liées aux musées, à leur fonctionnement ainsi qu’à leur rayonnement, pourraient être alors sérieusement affectées. Une enquête menée par le Conseil international des musées (ICOM), mi-mai à l’occasion de la Journée mondiale des musées, estime que près de 13 % des musées dans le monde pourraient même ne jamais rouvrir.

Cette crise a également révélé d’importantes disparités culturelles et numériques. La fracture numérique, déjà importante entre les pays et les régions, a été exacerbée par la crise. En Afrique et dans les petits États insulaires, qui comptent seulement 1,5 % du nombre total des musées dans le monde, seuls 5 % des musées ont été en mesure de proposer un contenu alternatif en ligne pendant la période de confinement (Source : UNESCO, mai 2020).

Afin de répondre à cette crise culturelle et sociale, l’UNESCO a lancé, en avril dernier, le mouvement ResiliArt pour mettre en lumière l’impact considérable des mesures de confinement sur le secteur de la culture. Il vise à mobiliser des professionnels de l’industrie culturelle et d’autres acteurs pour accroître la résilience et la pérennité des industries créatives et des institutions culturelles.

Dans le cadre de ce mouvement, les États ont placé parmi leurs priorités l’adoption de mesures et de politiques de soutien et de promotion de la diversité des expressions culturelles telles que le renforcement des capacités, la protection sociale du personnel des musées, la numérisation et l’inventaire des collections, ou encore le développement de contenus en ligne.

Cette mobilisation internationale a permis d’engager un dialogue pour éclairer les pays dans l’élaboration de politiques et de mécanismes financiers pouvant aider les individus et les communautés créatives à surmonter cette crise. Les discussions ont mis en lumière les moyens dont disposent les secteurs public et privé pour préserver les écosystèmes culturels et explorer les voies du rétablissement. Fin mai, plus de 50 débats ResiliArt avaient déjà été organisés dans plus de 30 pays, avec la participation d’artistes et de professionnels de la culture de toutes les régions du monde.